Peut-on encore échapper à Big Brother ?

À la fin des années 1930, Stefan Zweig, écrivain juif autrichien, écrivait les lignes suivantes après avoir fui son pays pour se réfugier à Londres. Je trouve qu’elles valent la peine d’être relues aujourd’hui – dans notre monde d’après le 11 septembre 2001.

« Avant 1914, la terre appartenait à tous ses habitants. Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait. Il n’y avait pas de permissions, pas d’autorisations, et cela m’amuse toujours de voir l’étonnement des jeunes dès que je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans avoir de passeport ou même sans jamais en avoir vu un.

On montait dans le train et on en descendait sans poser de question ou sans qu’on vous en posât, on n’avait pas à remplir un seul de ces centaines de papiers que l’on exige aujourd’hui.

Il n’y avait pas de permis, de visas, ni de tracasseries administratives ; ces mêmes frontières qui sont aujourd’hui transformées par les douaniers, la police et les postes de gendarmerie en autant de clôtures, de barbelés en raison de la méfiance pathologique de chacun envers l’autre ne signifiaient rien d’autre que des lignes symboliques que l’on franchissait alors avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich.

Ce n’est qu’après la guerre que le nationalisme a commencé à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible que produisit cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie : la haine de l’étranger ou, tout du moins, la peur de l’autre. On se défendit partout contre l’étranger, on l’élimina partout.

Toutes ces humiliations que l’on n’avait inventées autrefois que pour les criminels étaient maintenant imposées à tout voyageur, avant et pendant le voyage. Il fallait se faire photographier, profil droit, profil gauche et de face, les cheveux coupés court afin que l’on pût voir l’oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, le pouce d’abord, et plus tard, les dix doigts, et par-dessus le marché, il fallait présenter des certificats, de santé, de vaccination, de bonne vie et mœurs, des recommandations, il fallait pouvoir présenter des invitations ou des adresses de parents, fournir des garanties morales et financières, remplir des formulaires qu’il fallait signer en trois ou quatre exemplaires et si un seul document de ce tas de paperasses venait à manquer, on était perdu.

De combien notre production, notre créativité et notre pensée ont-elles été amputées par ces tracasseries improductives qui, en même temps, avilissaient notre âme ! Car chacun d’entre nous a, durant ces années, étudié plus d’ordonnances administratives qu’il n’a lu d’ouvrages de l’esprit et les premiers pas que nous faisions dans une ville étrangère ou un pays étranger ne nous emmenaient plus comme autrefois vers les musées ou les paysages mais dans un consulat ou un poste de police afin de nous y procurer une « autorisation ». […]

Quand nous retrouvions ensemble, les mêmes qui, autrefois, parlions des poèmes de Baudelaire ou débattions des problèmes avec passion, nous nous surprenions à parler d’affidavits ou de permis, ou à nous demander s’il valait mieux solliciter un visa permanent ou touristique. […]

Nous étions constamment interrogés, enregistrés, affublés d’un numéro, contrôlés, estampillés et moi, l’incorrigible rescapé d’une époque plus libre et citoyen d’une république universelle dont nous avions rêvé, je ressens aujourd’hui encore chacun de ces cachets apposés dans mon passeport comme un flétrissure, chacune de ces questions et de ces fouilles comme un avilissement.

Ce sont des riens, ce ne sont que d’infimes détails, je le sais bien, des riens en un temps où la valeur de la vie humaine a chuté plus rapidement que les monnaies. Mais ce n’est qu’en retenant ces petits symptômes que les temps futurs pourront consigner l’état clinique réel des conditions et du bouleversement des esprits qui se sont emparés de notre monde d’entre les deux guerres mondiales. […] »

Stefan Zweig (1942), Le monde d’hier : Souvenirs d’un Européen (traduction de Bernard Straub, 2018)[1]

Si Zweig était encore vivant, il admettrait que la situation ne s’est pas améliorée. Les humiliations se sont même multipliées depuis 2001.

Apprendre à vivre dans un État policier

 

Les États-Unis d’Amérique sont désormais un État policier qui ne dit pas son nom : le flicage des honnêtes gens dans les aéroports n’a plus de limites. Personne n’est présumé innocent !

Ces mesures de « sécurité » contribuent à miner notre moral et à anéantir notre humanité. Ce n’est donc pas un hasard si nous sommes entourés de gens dépressifs.

On est vite tenté de s’isoler de ce monde de fous, comme les 320 000 Amish qui vivent en Amérique.

Amish : Communauté religieuse anabaptiste composée de Suisses et d’Alsaciens expulsés de France par Louis XIV en 1712. Les Amish sont alors partis s’installer dans le Mid-West américain où ils continuent d’y vivre comme au 19e siècle, isolés du monde moderne. Crédits image : sumadinac.rs

Je pense que leur vie n’est pas plus idiote que la nôtre. Mais n’étant pas anabaptiste, je ne pense pas que la communauté Amish soit faite pour moi.

Je vais donc vous expliquer ma stratégie pour continuer à vivre sans devenir fou, et sans subir ces humiliations.

Mon secret, c’est d’imiter le mode de vie de nos ancêtres libres… sans pour autant rompre avec le monde moderne.

Je me projette à l’époque où il n’y avait :

  • pas d’avions,
  • pas d’autoroutes, ni de voitures,
  • pas de trains (en grève),
  • pas de congés payés,
  • pas de jours fériés en pagaille dont personne ne célèbre l’objet.

Au fond, c’était l’époque où l’on travaillait du lever au coucher du soleil, du lundi au samedi. Où le dimanche servait à se reposer, et non à se divertir. Où « partir au soleil » était inconcevable parce que voyager prenait un temps infini.

On ne montait pas toutes les 4 semaines à bord de son Airbus pour pétarader au-dessus de la tête des riverains sous prétexte d’aller passer un week-end à Barcelone.

On ne sillonnait pas non plus la France tous les week-ends, lancé à pleine vitesse sur les autoroutes et voies ferrées qui ont massacré tant de beaux paysages et de belles propriétés.

J’ai toujours un pincement au cœur quand une autoroute ou une voie ferrée passe devant une belle maison. Je pense aux propriétaires qui n’avaient rien demandé à personne. Je pense à leur terrain aujourd’hui coupé en deux comme si la terre s’était fissurée. J’imagine qu’ils mettent désormais 30 minutes en voiture pour contourner les voies et aller tondre la pelouse au fond de leur jardin ! Ils ont aujourd’hui tous les inconvénients sans pour autant être proches de la prochaine gare ou de la prochaine entrée d’autoroute…

Je me replonge dans l’époque où l’on passait plutôt sa vie à explorer autour de chez soi toutes les curiosités dans un rayon de 50 km (soit une journée de marche). Or, pour celui qui vit sur une terre riche d’histoire comme la France, les curiosités dans un rayon de 50 km sont quasiment infinies !

C’est ainsi que nous avons été habitués à vivre pendant des siècles. C’est du bon sens !

Et grâce aux moyens modernes, rien ne vous empêche d’explorer le monde depuis chez vous. Il existe quantité de cartes, de récits, de documentaires, de films, de sites Internet qui vous font voyager. C’est le genre d’innovations modernes qu’il ne faut pas refuser !

D’ailleurs, la personne de mon entourage la plus instruite sur les différentes cultures, l’histoire des peuples, et les lieux dignes d’intérêt… n’a jamais quitté la France ! Cela ne l’empêche pas d’être incollable ! Et je peux vous assurer qu’elle est plus ouverte et instruite sur le monde que la plupart des personnes que vous croiserez dans les aéroports de New York et de Singapour.

La généralisation du flicage des honnêtes gens me renforce dans l’idée qu’il vaut mieux s’abstenir de voyager dans la mesure du possible.

Il est illusoire d’espérer stopper la course à la surveillance généralisée.

Il vaut mieux articuler sa vie entre travail absorbant la semaine, travail intellectuel, famille et vie sociale pendant votre temps libre.

« Il faut cultiver notre jardin », disait Voltaire.

 




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Consulter les sources :

[1] https://books.google.ch/books?id=xkBRDwAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false


17 réponses à “Peut-on encore échapper à Big Brother ?”

  1. Béatrice Fontvieille dit :

    Chacun(e) arrive à cette conclusion quant au « voyage » avec le temps et l’age… ne pensez vous pas ?

  2. Arlette Stanley dit :

    Au début de la lettre vous citez Zweig qui dit avoir voyager partout dans le monde sans visa et se plaint qu’après 1914 ce n’était plus possible. A la fin de la lettre vous dites qu’il vaut mieux rester chez so, et vous êtres contre les congés. Faudrait savoir quoi. Moi j’aime bien voyager, je ne sais pas pourquoi il faudrait faire du « surplace ». Nous nous sommes battus tous pour obtenir les jours de congé, pour travailler moins, pour profiter plus de la vie. Je ne vous comprends pas.

  3. Lazzari dit :

    .Oh combien vous avez raison sur tous les points,a bientôt 87 automnes ,je suis d’une part content d’arriver en fin de parcours , mais d’un autre j’ai peine pour mes descendants ? Que trouveront-ils de bon dans les décènies à venir ? Je n’ose y penser . J’aime vos éditos ainsi que ceux de Gabriel Combis

  4. helan dit :

    Cette idée de république universelle est intéressante mais tant de gens sont exclus du travail absorbant intellectuel d’une vraie famille d’une vraie vie sociale

  5. Grandvoynnet dit :

    Bonjour Monsieur Müller ,
    Merci pour votre lettre que j’ai beaucoup appréciée, je partage bien votre opinion.
    Les changements n’apporte pas toujours de bonnes choses.
    Bonne journée
    Cordialement

  6. collot dit :

    Les Amish , pour moi représente la normalité , pas de pétrole pas de voitures , des chevaux qui je pense ne sont pas maltraités , ils sont normaux simplement , je rectifie commentaire précédent , un mode de VIE SAIN .

  7. collot dit :

    Merci pour la communauté Amish attirée par leur mode de vie simplement ! d’origine alsacienne je ne le savais pas , ils ont un mode de vbie SAIN

  8. Francis dit :

    Ne croyez vous pas que les amérindiens du nord et du sud qui se sont fait génocider par les anglais au nord et les espagnols au sud, auraient préféré être protégés par des frontières et des douaniers ?
    Comme les grecs qui vivaient en Asie Mineure jusque l’an 1000 et qui se sont fait génocider eux aussi par les turcs ?

  9. Hélène Lévesque dit :

    Je croyais être la dernière personne de cette planète à penser comme ça! J’ai voyagé dans le passé, à l’époque où nous ne nous sentions pas menacés ou agressés par un million de contrôles… avant le 11 septembre. Je n’en ai plus du tout envie aujourd’hui! Je voyage maintenant par mes lectures!

  10. Solweig von Kleist dit :

    Le vrai problème, c’est le téléphone portable. Il a corrompu toute la société: le sens moral, la sensibilité sociale, l’intégrité physique. Sans arrêter cette addiction qui aveugle tous, nous sommes bien pris dans le filet de « Big Brother ». Personne ne regarde plus le ciel, tous hypnotisés par leur petit écran bleu…

  11. Lafont Marie-Christine dit :

    Je fais comme vous, faute de moyens je voyage dans mon fauteuil entre livres et reportages. Il est vrai que notre monde a la bougeotte et bcp plus de temps de loisirs que nos aïeux.! Les technologies modernes y sont pour tout! Nos contemporains ont une autre caractéristique, ils n’ont plus ni une idée ni une intention de respecter (pour la plupart),ce que nos ancêtres plaçaient au plus haut de leurs valeurs : le sens de l’honneur! Ce mot n’a plus aucun sens et a été remplacé par le nombrilisme et la barbarie! …;et l’amour immodéré du pognon et du « paraître »!
    Du coup, les états ont bien été contraints de fliquer leurs concitoyens pour tenter d’endiguer l’inconcevable! Et ce n’est drôle pour personne!
    Connaîtriez vous une recette pour rendre ses lettres de noblesse à des concepts devenus lettres mortes : honneur, respect, patience, humanité? L’Homme est devenu le pire des prédateurs pour l’Homme! Les animaux font le plus souvent beaucoup mieux!

  12. juliette dit :

    je suis aussi dans cet etat d esprit. et je peux admirer des fleurs tout un apres midi.

  13. cottaz-cordier dit :

    Merci de parler de ce si beau livre. Je l’ai dévoré. Il est particulièrement actuel car il nous montre très clairement où notre époque va nous conduire, parce que nous n’avons rien appris de l’histoire. Je conseille à tout le monde cette lecture parce que cela nous dit l’extrême liberté dont on jouissait autrefois, comment les relations entre les gens étaient à cette époque bénie (le vivre ensemble était normal, donc inutile d’en faire une théorie que personne n’applique..). De plus il nous parle des personnalités qu’il a rencontrées (Freud, Romain Rolland, et de nombreux artistes). De plus l’écriture est MAGNIFIQUE. Bonne lecture ! JCC

  14. ERIC DUGENIE dit :

    Bien sûr c’est charmant cette nostalgie, mais n’oublions pas que depuis 1910 la population mondiale à été multipliée par 5, ce qui n’est pas le cas des ressources naturelles.

  15. lamarque B; dit :

    Je suis d’accord en partie… J’ai 7O ans, Je pars l’hiver solo , sac à dos, jusqu’à épuisement de mon corps et de mes économies (environ 2 mois pour le prix d’une semaine de circuit d’agence) car je dors dans des dortoirs mixtes de guesthouse. C’est autre chose que des reportages !

    Je n’ai qu’un souvenir à Calcutta d’avoir été gentiment poussée hors des jardins du palais de justice et à Tunis, de m’être fait arracher mon pendentif en toc … Que les gens du pays ou autres voyageurs, sont charmants avec une (parfois 2) mémés !

  16. Didier louvet dit :

    Si je partage la philosophie de votre pensée du jour, était-il nécessaire de commenter la grève des trains? Là j’ai trouvé ça inopportun, et pourtant je ne suis pas cheminot, et personne de ma famille ne l’est. Les luttes sociales sont bien souvent nécessaires, et seraient même en adéquation partielle avec vos écrits 🙂

  17. Granier Mireille dit :

    Géniale diatribe surtout quand on avance en âge. Les jeunes sont beaucoup moins stressés lorsqu’ils voyagent, tout ces contrôles leur paraissent normal, ils n’ont pas connu autre chose.
    Bien à vous

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